Ados, ils marchent 1800 km pour sortir de la délinquance


Marcher pour renoncer à la délinquance. Encadrés par l’association « Seuil », des adolescents en difficulté, suivis par des éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse, participent volontairement à des marches de près de 1800 kilomètres. Trois mois de randonnée coupés de leurs problèmes scolaires, familiaux ou sociaux, ces jeunes partent seuls avec un accompagnant pour redonner un sens à leur avenir. 60% d’entre eux rentrent de leur périple avec un projet de réinsertion solide.

Un jeune, un accompagnant, et trois mois de randonnée : voilà la recette élaborée par « Seuil », une association qui organise des marches éducatives pour les adolescents en difficulté. Que la rupture soit sociale, familiale ou scolaire, ces adolescents de 14 à 18 ans sont aussi parfois plongés dans la délinquance – mais ont trouvé un moyen original de (re)créer des repères stables, et présenter un projet de réinsertion.

Il y a 20 ans, Bernard Ollivier, ancien journaliste devenu écrivain et passionné de randonnée, traverse une « état dépressif » qu’il surmonte notamment grâce à la marche. « Pour essayer de retrouver un sens à sa vie, il a tenté le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle », raconte Patrick Beghin, actuel président de l’association. Sur le chemin, Bernard Ollivier fait la rencontre deux adolescents, accompagnés d’un adulte. Étonné de trouver des jeunes de cet âge sur le sentier, il a ensuite appris qu’ils étaient délinquants, et qu’un juge leur avait proposé cette alternative, plutôt qu’une période d’emprisonnement.

L’ancien journaliste, séduit par le concept, a alors créé l’association « Seuil » – un nom choisi pour symboliser le fait de franchir le pas de sa maison pour aller à l’aventure. Par la suite, il publie des livres sur la randonnée, dont « Longue marche » en plusieurs tomes, le récit de 12 000 kilomètres à pied sur la Route de la soie ; mais aussi « Marche et invente ta vie : adolescents en difficulté, ils se reconstruisent par une marche au long cours », paru en 2016.

Patrick Beghin rejoint l’équipe dès le début des années 2000. « On a réussi à convaincre un juge d’expérimenter cette méthode en France, en proposant à un jeune de marcher pour partir à la redécouverte de lui-même », résume-t-il. Depuis, 35 adolescents tentent chaque année une traversée, entre 1600 et 1800 kilomètres à pied pendant trois mois, en France, au Portugal, en Espagne ou encore en Italie – même si le contexte sanitaire actuel oblige à rester dans l’Hexagone. Depuis l’année dernière, les organisateurs prévoient donc soit un tour complet de la Bretagne, soit un itinéraire entre Le-Puy-en-Velay et Bayonne.

Aujourd’hui, l’équipe de « Seuil » est composée d’éducateurs de la protection de la jeunesse, mais aussi d’une quarantaine de bénévoles qui participent à l’organisation des marches et au recrutement des accompagnants. Basée à Rennes, l’association accepte n’importe quel jeune en difficulté, quel que soit son niveau de délinquance ou de rupture sociale ; mais aussi tous les passionnés de randonnée pour encadrer ponctuellement ces grandes traversées. « Parfois, ce sont des bergers, des instituteurs, des guides de montagne – pas besoin d’avoir un diplôme d’éducateur pour emmener un jeune avec soi », explique Patrick Beghin.

Créer une rupture avec un milieu problématique

« Le principe de ces marches est relativement simple. C’est d’abord une rupture : on place le jeune dans un environnement qu’il ne connaît pas, et qu’il est obligé de s’approprier. Il faut essayer de le distancier par rapport à son milieu antérieur, souvent mêlé à des délits, qui ne l’encourageait pas à se construire un avenir », continue le président de l’association. « Ce sont des jeunes désorientés, qui considèrent que la société leur est hostile car ils vivaient eux-mêmes dans un environnement hostile. Alors, on les incite à se laisser aller au fur et à mesure de la marche, pour s’en détacher, et les aider à réfléchir à un futur plus stable. »

Cependant, la marche n’est pas une balade de complaisance. Les règles sont strictes : trois mois de marche, 15 kilomètres à pied par jour au début, puis 25. Pas de téléphone portable en libre accès, presque pas de contacts avec les proches – seul l’adulte dispose d’un téléphone, et autorise le jeune à s’en servir une fois par semaine pendant 20 minutes. « Ces mesures sont faites pour le distancier de son contexte, se recentrer sur lui-même », poursuit Patrick Beghin. L’association offre d’ailleurs à chaque jeune un carnet, pour y écrire ses aventures du jour, et mettre sur le papier ses émotions, ses réflexions et ses idées pour son projet de retour.

Le périple révèle trois phases généralement chez les jeunes marcheurs. La première est une période compliquée, où il faut laisser le temps au corps pour s’adapter à ce rythme soutenu de près de 20 kilomètres par jour. « Les premières semaines, ils se plaignent d’avoir mal aux pieds, des difficultés à supporter le poids du sac à dos, et se rendent comptent que la moitié des choses qu’ils ont emmenés ne servent à rien », décrit Patrick Beghin.

Vient ensuite une phase « assez euphorique, une fois que les muscles se sont faits à l’effort. C’est là qu’on les voit profiter pleinement de l’aventure. » Enfin, s’en suit une troisième phase d’élaboration du projet de retour, qui se fait progressivement tout au long de la marche, mais qui s’intensifie à mi parcours. « On les incite à réfléchir sur deux points principaux : d’abord, où voudront-ils habiter à leur retour ? Car ce sont souvent des jeunes issus de foyers, de centres éducatifs fermés, de prisons ou de familles d’accueil. Ensuite, on leur demande ce qu’ils voudraient faire. Pour l’essentiel, il s’agit de retrouver une structure de formation – soit retourner sur les bancs de l’école, rejoindre une structure d’apprentissage, ou chercher un emploi directement. C’est pendant le troisième mois de marche que le gros du travail de réflexion se fait », ajoute le président de l’association.

« 85% des éducateurs considèrent que c’est une réussite pour les ado »

Et les résultats sont là. En 20 ans d’existence, l’association a pu analyser que 60% des jeunes partis marcher rentrent avec un vrai projet de réinsertion. Au-delà de ces plans d’avenir, « 85% des éducateurs considèrent que c’est une réussite pour les ado, qu’ils aient poursuivi la traversée jusqu’au bout ou pas. Ce sont des chiffres qui donnent de l’espoir, quand on sait que les trois quarts des jeunes qui sortent de prison récidivent. On reçoit aussi bien des ado issus de banlieue que de zones rurales, et de tous les milieux sociaux », explique Patrick Beghin.

« Quand les jeunes renoncent en cours de route, c’est souvent par perte de motivation. En moyenne, la moitié d’entre eux terminent le parcours en entier. Pour les éducateurs, ce n’est pas grave si le périple n’est pas terminé. Pour plus des trois quarts, l’aventure est un regain de volonté pour eux, qui ne sont pas des randonneurs chevronnés. Le seul fait de s’être lancé, d’avoir essayé et donc se fixer des objectifs, est une événement sur lequel on pourra s’appuyer par la suite. D’année en année, on en arrive aux mêmes conclusions : les effets de la marche sont considérables, et jugés très positifs pour les adultes comme pour les jeunes. On remarque une diminution des comportements violents, agressifs, les crises de colère sont moins difficile à gérer. La majorité des adolescents qui reviennent ont un comportement social plus acceptable, et renoncent à leur attitude passive antérieure car on les pousse à faire face à leurs responsabilités », poursuit-il.

Reprendre confiance par la responsabilité

Le président de « Seuil » observe d’autres effets de la marche dans le processus de remise en question des jeunes. « Partir seul avec un adulte et devenir un compagnon de voyage, constitue ainsi une expérience à part entière. Elle leur permet de se confronter à la prise de décision en commun avec l’encadrant, et de s’organiser. Le jeune découvre qu’il peut compter sur l’adulte, et que l’adulte compte sur lui. Pour résumer, il apprend à régler les problèmes en étant sur un pied d’égalité avec une autre personne, et aussi à gérer les moments difficiles de fatigue. »

« Autre point important du périple, c’est l’ouverture aux autres, par les rencontres avec les randonneurs sur le chemin. Le jeune se rend compte qu’ils portent un regard admiratif sur ce qu’il est en train d’accomplir. C’est souvent la première fois qu’il reçoit ce genre de compliment, et qu’il peut générer de la bienveillance. C’est un élément clé qui lui redonne confiance en lui. Une adolescente s’est ainsi liée d’amitié avec deux Suissesses, qui lui ont proposé un emploi à la fin de son périple. »

Enfin, la pratique de la randonnée en elle-même a des effets bénéfiques sur les adolescents. « Comme toute activité sportive, elle engendre des endorphines, elle a un rythme lent qui invite à la réflexion sur soi-même. On a même instauré une règle : le jeune doit marcher seul en silence total 2 heures par jour, pour être concentré uniquement sur lui, et penser à son avenir », précise Patrick Beghin.

À la fin du périple, une fête est organisée pour chaque participant, réunissant la famille, les proches, et les éducateurs qui suivent l’adolescent. « C’est un moment tout aussi important, qui appuie la confiance du jeune car sa famille porte tout de suite un autre regard sur lui, les retrouvailles sont des moments forts qui, parfois, les aident à se ressouder ».

Témoignage : « Je suis complètement passé dans une autre dimension »

L’association publie quotidiennement sur son site des extraits des carnets de voyage des participants. Parmi eux, voici le témoignage de Nathan, écrit le 27 février 2016 depuis le Cap de Fisterra, en Espagne :

« L’après-midi s’est passée à l’auberge et sur les coups de 16h, Jason, Mathias, David, Charlène et moi sommes partis en marche direction le Cap de Fisterra à 2,2 km de la ville. Comment vous dire, quand je suis arrivé là-bas, je suis complètement passé dans une autre dimension, c’est-à-dire que je suis parti m’asseoir sur un des rochers situés à l’extrémité du phare et que malgré le temps assez chaotique, je suis resté là assis à regarder l’horizon et la mer agitée tout autour de moi.

Là, je ne sais pas comment je pourrais l’expliquer, mais je suis rentré en résonance avec moi-même. Les rafales de vent que je me prenais en pleine face venaient de la droite et fouettaient mon visage. Je les ai prises comme des baffes que la vie me donnait pour toutes les conneries que j’avais faites et toutes les fautes que j’avais pu commettre. C’était comme pour me rappeler tout ça, respirant uniquement par le nez, les rafales de vent vraiment violentes à chaque inspiration que je pouvais prendre, c’était comme une bouffée d’oxygène avant de replonger dans la violence du vent. Les vagues de la mer s’échouant sur les rochers me rappelaient tous les projets tombés à l’eau que j’avais pu vouloir entreprendre.

La mer très agitée me rappelait l’instabilité de ma vie d’avant, le stress et la parano qui m’entouraient. En plein milieu de toute cette agitation est survenu, comme par magie, un moment de pur calme où le vent a cessé de souffler, la mer a cessé de s’agiter et en plein cœur des nuages gris comme le gravier, est survenu un magnifique soleil apparaissant comme la lumière que j’avais trouvée sur le chemin, identique aux coquillages qui nous indiquent ce chemin tout le long de la route. C’était comme pour célébrer mon retour à la lumière et donc ma sortie des ténèbres par le biais du chemin. La nature fait ressentir et interpréter des choses étranges. Vous ne trouvez pas ? »

45 autres témoignages et extraits des journaux de voyage sont à découvrir dans « L’empreinte de la marche », le livre de l’association « Seuil », en vente à partir de 25€.