Coronavirus. Sans sport, une partie du lien social disparaît


Au-delà de son impact économique, la crise sanitaire ne permet plus au public, supporters, bénévoles, licenciés, éducateurs ou partenaires de se retrouver autour de la matière sportive et de ses associations, vecteurs essentiels de lien social dans les territoires. Analyse des conséquences de ce phénomène de rupture avec Antoine Panicali, directeur du développement à Sport et Citoyenneté.

Par l’entremise de Sport et Citoyenneté, un Think tank indépendant, et La Centrale du Sport, une grande enquête nationale a débuté lundi sur internet, via le lien www.agirpourlesportamateur.fr.

Celle-ci invite les 17 millions d’acteurs du sport amateur à témoigner de la situation des 200 000 associations sportives de France face à la crise, afin d’en mesurer ses conséquences et de favoriser des mouvements de solidarité.

Antoine Panicali, directeur du développement à Sport et Citoyenneté, explique en quoi l’impact de la crise est aussi social, parmi ces milliers de structures sportives qui sont des vecteurs essentiels de proximité sur chaque territoire.

« Le manque va au-delà de la pratique sportive dans les clubs »

En quoi l’absence de manifestation sportive brouille-t-elle les repères, et le « manque » actuel décuple-t-il l’attente pour après ?

Le sport se pratique, se regarde, se vit ensemble, et on peut déjà percevoir ce manque. Mais il y a surtout un manque de lien social lié à l’activité des clubs au-delà de la pratique sportive. Le club de sport est l’un des seuls lieux où on peut donner des responsabilités aux plus jeunes. C’est aussi l’engagement des bénévoles, des licenciés qui se rencontrent. Ce confinement peut avoir des répercussions négatives en termes d’isolement, de perte de confiance en soi, voire même de rapport au corps puisque la pratique du sport est devenue plus difficile. Dans les études passées, les motivations sociales, de santé, sont le plus souvent mises en avant pour justifier les inscriptions dans les clubs de sport.

Les pouvoirs publics en ont-ils conscience ?

Je pense que oui. Malgré tout, les discussions depuis le début de la crise tournent autour du sport de haut niveau, les grands événements internationaux, assez peu sur le sport amateur. On veut mettre la lumière sur ces acteurs, qui sont le nerf de la guerre du sport français, et dire que cette crise va aussi avoir un impact profond sur eux, pour qu’un réflexe de solidarité et de soutien se crée partout : entreprises locales, collectivités, fédérations, mais aussi à travers les licenciés.

Et concernant les clubs pros ?

Ils sont aussi générateurs de lien social, à travers leurs supporters, leur médiatisation. Un principe de solidarité existe du sport pro vers le sport amateur. Il y a eu également des initiatives de solidarité par les acteurs du monde pro dans cette crise. Avec le report des grandes compétitions internationales, on est aussi privé cette année du moment de vie où la société peut se retrouver derrière son équipe, mais il ne faut pas pour autant mettre de côté le sport.

Les initiatives des mouvements de supporters ultras viennent aussi rappeler la force du lien social dans le sport…

Tout à fait. Ces groupes de personnes ont encore plus cette fierté d’appartenance locale, cultivent peut-être encore davantage le sens d’une certaine responsabilité sociale. Si cette crise peut faire ressortir les valeurs vertueuses du sport, c’est à la société civile aussi de les mettre en avant.

Vu du public : « Être privé de tout ça, ça pèse »

Christophe Vaucelle, président du Malherbe Normandy Kop, groupe de supporters du SM Caen (Ligue 2) :

« Tout s’arrête du jour au lendemain, c’est très bizarre… On ne voit plus personne, on ne partage plus rien avec nos copains. Tout ce qui correspond à notre passion pour le Stade Malherbe n’est plus là. On y pense tous les jours, en se disant qu’on aurait dû préparer tel match cette semaine.

Le MNK 96, c’est un groupe, une bande de copains qui n’a pas forcément besoin d’un match de foot pour se voir, pour aller boire une bière ensemble. Être privé de tout ça, ça pèse. Mais on fait avec, comme tout le monde.
On prend des nouvelles entre nous, on regarde des résumés de matches pour se rappeler les bons souvenirs, mais ça ne remplace en rien le stade.

Au retour du match à Châteauroux, on évoquait déjà la préparation du déplacement à Orléans, en se disant que ce n’était pas trop loin et que ça nous arrangeait. Et puis tout s’est arrêté. Au lendemain de l’annonce d’Emmanuel Macron, mon patron m’a appelé pour me dire que l’entreprise fermait. Il n’y a plus de réveil.

Le groupe de supporters essaye d’être utile. On a fait deux banderoles de soutien à destination des soignants, des transporteurs, des caissières… L’une devant le CHU, l’autre sur un pont du périphérique. On devrait aussi mettre en place une cagnotte prochainement. On essaye de rester actifs.

Au MNK 96, on est nombreux, tous les métiers sont représentés. On a des infirmières, des brancardiers, des aides-soignant(e)s. On est doublement concernés. On sait que les banderoles leur ont fait du bien au moral. Si, modestement, on peut aider tous ces gens à tenir un peu le coup, c’est déjà ça. »

Vu d’un speaker : « Ma valise est triste… »

Daniel Mangeas, speaker de courses cyclistes :

« Mon organisme est habitué à partir tous les trois jours, alors, comme moi, ma valise est triste. C’est ma femme qui est ravie ! Mais en cette période, c’est la santé avant tout, c’est indispensable, même si c’est bizarre de ne pas être sur les courses.

Il y a une trentaine d’années, on m’avait proposé de faire de la radio. Ça me plaisait mais j’avais refusé car, ce que j’aime, c’est le contact avec les gens.Je retrouve des visages, d’une année sur l’autre, lors de chaque course que j’anime.

Le public cycliste est un public familial, qui va de l’arrière-petit-fils à l’arrière-grand-mère… C’est une madeleine de Proust, car une course de vélo est souvent l’une des premières compétitions à laquelle on peut assister, juste devant sa porte.

Sans parler du Tour de France, il y a un côté fête au village. Et d’ailleurs, de nombreuses courses sont liées à la vie de nos communes, à des fêtes, des foires, des bals organisés. Dans les années 70, les entrées du bal suffisaient d’ailleurs à organiser la Polynormande.

Aujourd’hui, les bals ont disparu, pas les courses. Le cyclisme fait partie de la culture française et son public est fidèle. C’est lui qui a sauvé le vélo après le Tour de France 1998 (marqué par l’affaire de dopage Festina), qui lui a permis de garder sa popularité. Si le Tour aurait pu s’en sortir avec les droits télés, cela n’aurait pas été le cas de plus petites épreuves.

J’imagine que, comme pour moi, il y a de l’impatience chez les spectateurs. Mais il faut attendre et voir, il n’y a rien d’autre à faire.

L’après-midi, je regarde les étapes du Tour 1989, diffusées sur L’Équipe. Ça me rajeunit de trente ans. On voit les coureurs sans casque. J’espère les voir avec casques en juillet, mais sans masques. »